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Aire sur l'Adour (16/06/2019) : Daniel Luque encore et toujours...

©Matthieu Saubion
©Matthieu Saubion
Daniel Luque est le torero le plus programmé de cette temporada dans le Sud-Ouest. On pourrait craindre une certaine lassitude de la part du public. Au vu de sa prestation vicoise et de celle d’aujourd’hui à Aire sur Adour, cette crainte est infondée.

Deux courses, deux sorties en triomphe justifiées, le torero de Gerena est en train de devenir le torero fétiche des aficionados de cette région. Dans cette dynamique, son solo à Bayonne pourrait être un des temps forts de la temporada française.
Les organisateurs aturins ont fait le choix cette année d’un élevage « intermédiaire » entre les ganaderias « toristas » et celles « toreristas ». Le lot de Valdefresno composés de trois toros d’origine Lisardo Sanchez et trois de pure origine Atanasio Fernandez a répondu à leurs attentes. Bien présentés, correctement armés ils offraient des possibilités aux toreros sans être totalement naïfs. Il leur a manqué de la force pour s’employer plus au cheval. La vuelta accordée au dernier (demandée par Luque) et la sortie à hombros du mayoral sont de trop mais elles sont aussi symptomatiques d’une perte de repère. Le public a complètement perdu l’habitude de voir des mansos con casta toréés comme ont su le faire Robléño et Luque. Pas de grands toros, avec des défauts et des qualités, mais si la moitié au moins des lots sortaient avec le comportement des Valdefresno aturins, on s’ennuierait moins sur les gradins.


Le premier (origine Atanasio) met bien la tête dans la cape de Fernando Robleño. Il est juste de forces et prend une pique carioquée, qui vaut double ou triple ration, qui ne va pas l’arranger. Il tombera à plusieurs reprises durant la faena mais a une charge longue et il répète à condition de ne pas trop le toréer par le bas. Robleño a du métier. Il laisse récupérer le toro entre les séries. Ce dernier passe bien dans ces conditions à droite. A gauche, il passe moins mais après deux séries à droite, le torero le reprend sur cette corne et peut lier une bonne série. Sans atteindre les sommets, le travail du torero du madrilène est propre et efficace. Il tue d’une entière caîda mais efficace qui le prive logiquement d’une oreille mais pas d’une vuelta applaudie.
Le second (origine Lisardo) est applaudi à son entrée en piste. Il est abanto et est difficile à fixer. Il prend un premier puyazo léger. Il vient de loin à la seconde mais se défend au contact du fer. Après un bon quite de Luque et un tercio de banderilles chahutés, Chacon brinde son toro au public. Le Valdefresno est lui aussi un peu juste de forces et doit être toréé à mi hauteur. Le torero de Cadix, commence sa faena à droite. Il toréé sur le voyage et sans se croiser et dérive très vite vers une tauromachie de pueblo un tantinet racoleuse. Le toro, comportement typique de cette encaste, est allé à mas et permettait autre chose . Chacon néglige la corne gauche plus compliquée et termine sa faena par des passes plus trémendistes que sincères Un pinchazo, une entière tendida et caîda longue à faire effet ne l’empêche pas de faire une vuelta.
Le troisième (origine Lisardo) est reçu avec élégance et efficacité par Daniel Luque. Il prend deux piques traseras, heureusement légères, sans s’employer. Quite de Luque dont ressort une chicuelina très serrée. Luque commence sa faena par des statuaires et des firmas pour emmener le toro des tablas au centre. Le toro est tardo, n’a pas une charge longue. Le manque de transmission du toro sera compensée par la toreria et le sens de la lidia du torero. Luque enchaîne trois séries à droite à la fois templées, élégantes et pesant sur le Valdefresno. Sur l’une d’entre elle la muleta manque d’être arrachée mais le torero reprend vite le dessus sur un animal, manquant de fond et de race, qu’il domine avec sérénité et une grande efficacité. Il va même s’essayer à réduire les terrains, à toréer par redondos, ce qu’ il le fait avec une grande technique et beaucoup de classe. Ce n’est pas le toro qui transmet mais le torero qui créé l’émotion. La faena est terminée par séries de derechazos et naturelles avec de très beaux changements de main et des manoletinas dont une très serrée. L’estocade portée avec engagement résulte en arrière Le président accorde deux oreilles. La deuxième peut être discutée compte tenu du peu d’intérêt du toro.
Le quatrième, (origine Lisardo) est le moins bien armé du lot. Il manque de franchise dans ses premières attaques. Il prend deux piques, s’allumant sous le fer mais plus en se défendant qu’en poussant. Chacon est mis en difficulté lors d’une tentative de quite, le toro s’arrêtant à mi-passe. Robleño, qui a l’expérience de ces toros justes de race et qui de retournent vite, s’adapte à son comportement. Il arrive à lier des passes à droite malgré la charge courte de l’animal. Il compense par sa technique les défauts du toro qu’il parvient partiellement à corriger sur la corne droite. A gauche c’est plus compliqué. Fernando commet l’erreur de trop prolonger une faena qui devient vite répétitive. Le toro ne progresse plus et se décompose même. Andarin, il gratte le sol trop meuble de la piste devant la présidence et est difficile à fixer pour l’estocade. L’épée entière mais trasera n’empêche pas le public d’obtenir une oreille qui récompense son application et sa sincérité tout au long de la tarde.
Le cinquième (origine pure Atanasio) aurait du être renvoyé au toril. Boiteux, il sera agité pendant toute sa présence en piste par des tremblements qui laissent planer un doute sur son état de santé. Economisé à la pique ; il a un fond de noblesse mais son handicap ne lui permet pas de l’exprimer. Nouvelle faena marginale et un tantinet racoleuse d’Octavio Chacon qui sonne creux compte tenu de l’invalidité du toro. Le côté trémendiste accroche une partie du public qui obtient une oreille après une entière en place et rapide d’effet. On est quand même loin du Chacon, valeureux et sincère, de 2018.
Le dernier est un pur Atanasio. Il est armé large et veleto. Il met la tête dans le capote de Luque, qui décidé, le reçoit avec beaucoup d’autorité et d’élégance. Il prend une très belle première pique, poussant en mettant les reins. Le torero fait vite relever le palo à la seconde rencontre. Luque répond à un bon quite de Robleño par un enchaînement chicuelinas / demi véronique de grande classe. Le toro est noble et le torero a envie de triompher. Daniel l’entreprend à droite par des séries courtes terminées par des passes d’ornements. Tout cela est fait avec beaucoup de sérénité, de temple, une certaine profondeur et de la sincérité. Cette faena de grande classe, culmine avec une très grande troisième série de derechazos. Deux séries à gauche, la seconde meilleure précèdent un final par des superbes poncinas et des luquesinas somptueuses. Comme au troisième, le public est conquis par une faena où les qualités du torero masquent les défauts du toro. Le torero s’engage mais pinche au premier essai avant de conclure par trois quarts d’épée en place et de couper deux nouvelles oreilles. J’ai moins apprécié le Luque, un tantinet démago, qui demande et obtient une vuelta pour le toro qui sera sifflée par une bonne partie du public . Le Valdefresno n’a pris qu’une pique. De même le salut et la sortie en triomphe du mayoral pour un lot certes intéressant mais avec des défauts est plus triomphaliste que triomphale.
Qu’Aire trouve son équilibre (et son public) avec une corrida intermédiaire entre torisme et torerisme est une bonne chose, mais il faut savoir raison et sérieux garder. C’est à ce prix que la placita ne basculera pas de corridas dures qui ne trouvent pas leur public à des corridas de plage qui ne correspondent pas à la culture gasconne. Compromis n’est pas synonyme de compromission.
J’ai aussi trouvé démago et déplacée, l’invitation faite aux deux jeunes filles alguaciles de l’accompagner dans sa vuelta.
Ce dimanche toristes, toreristes et grand public (dont certains de mes voisins découvraient la corrida) sont sortis globalement satisfaits, avec comme d’habitude quelques petites « râleries » .
Mais l’alchimie de la course concoctée par les organisateurs a bien fonctionné. Avec les précautions citées plus hauts, c’est peut-être la solution pour mieux remplir les arènes aturines (à peine 4/10èmes aujourd’hui) et leur redonner le lustre qu’elles avaient il y a quelques années.

Fiche technique : Arène d’Aire sur Adour, corrida de la Féria 2019
Six toros de Valdefresno, bien présentés et armés, avec des défauts et des qualités mais qui offraient des possibilités pour
Fernando Robleño : salut au tiers, une oreille
Octavio Chacon : vuelta, une oreille
Daniel Luque : un avis et deux oreilles, deux oreilles
Vuelta généreuse (et contestée) au sixième
Dix piques, cavalerie Philippe Heyral
Sortie à hombros du mayoral (non justifiée) et de Daniel Luque (celle là amplement méritée)
Soleil et chaleur enfin de retour
4/10èmes d’arène (les absents comme d’habitude ont eu tort)

Thierry Reboul

Voir le reportage photographique : Matthieu Saubion